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Connecter le continent : qui contrôle réellement l'infrastructure numérique en Afrique ?
Câbles sous-marins, satellites en orbite basse, centres de données : Meta, Google et Huawei investissent massivement dans l'infrastructure numérique africaine. Mais qui en détient vraiment le contrôle ?

L'Afrique est au centre d'un investissement sans précédent dans son infrastructure numérique. Des câbles sous-marins aux satellites en orbite basse, des entreprises américaines et chinoises déploient des milliards de dollars pour connecter un continent où une large partie de la population reste encore hors ligne. Le paradoxe est là, dès le départ : la propriété des câbles qui relient l'Afrique au monde reste concentrée entre quelques mains étrangères, et les acteurs africains n'en contrôlent qu'une fraction.
En 2024, seulement 38 % des Africains étaient en ligne, selon l'Union internationale des télécommunications. Là où des réseaux existent, les coûts restent prohibitifs et la qualité insuffisante. Ce déficit est réel. C'est précisément ce qui en fait un enjeu stratégique pour Meta, Google, SpaceX et leurs homologues chinois. Ce qui se joue aujourd'hui ne porte pas sur des applications ou des services. Il porte sur la couche physique du réseau : les câbles qui transportent les données, les satellites qui les relaient et les centres de données qui les stockent.
La course à l'infrastructure
Environ 95 % du trafic internet mondial transite par des câbles sous-marins. Pendant longtemps, l'Afrique en était relativement peu équipée : capacité limitée, coûts élevés, tracés incomplets. Cette situation a favorisé l'arrivée de grandes plateformes technologiques, qui investissent directement dans ces infrastructures pour sécuriser leurs flux de données et accompagner la croissance de leurs services.
Meta a mené l'un des projets les plus ambitieux avec le câble 2Africa, achevé en 2025. Long d'environ 45 000 kilomètres, après plusieurs extensions du projet, il relie plus de 30 pays en Afrique, en Europe et en Asie, avec une capacité pouvant atteindre 180 térabits par seconde. Il constitue l'un des plus vastes systèmes de câbles sous-marins au monde et permet de connecter l'Afrique de l'Est et l'Afrique de l'Ouest au sein d'une même infrastructure continue.

Un acteur à capitaux africains s'est inséré dans cette architecture. Liquid Intelligent Technologies, filiale de Cassava Technologies fondée par le Zimbabwéen Strive Masiyiwa, détient des capacités sur le câble Equiano et sur le câble PEACE, et exploite plus de 110 000 kilomètres de réseau terrestre et sous-marin, le plus grand réseau de fibre indépendant du continent. La société a obtenu une licence pour connecter la RDC à Equiano. Ce positionnement est réel. Liquid reste toutefois un investisseur en capacité : la construction et la propriété principale des grands systèmes câblés demeurent entre les mains de Meta, Google et de consortiums à capitaux chinois.
La Chine occupe également une place importante dans ces infrastructures. Le câble PEACE, déployé avec des technologies chinoises, relie le Pakistan à l'Afrique orientale et se prolonge jusqu'en Europe. Ce câble fait partie de la Route de la soie numérique, par laquelle Pékin finance et déploie des infrastructures de connectivité dans plusieurs régions du monde.
Sur le terrain mobile, Huawei a construit une part importante des réseaux 3G et 4G en Afrique. Son modèle combine des compétences techniques et des financements soutenus par des banques publiques chinoises. Cette approche intégrée a facilité le déploiement rapide des réseaux dans de nombreux pays.
Les câbles, cependant, atterrissent sur les côtes. L'Afrique centrale, enclavée, reste hors de portée. C'est là qu'interviennent les satellites en orbite basse.
Starlink, opéré par SpaceX, évolue à environ 550 kilomètres d'altitude, ce qui permet de réduire la latence à quelques dizaines de millisecondes, contre plusieurs centaines pour les satellites géostationnaires traditionnels. Le service est désormais disponible dans de nombreux pays africains et continue de s'étendre.

Amazon déploie sa propre constellation de satellites en orbite basse, Amazon Leo, dont la mise en service est progressive. Le réseau doit à terme compter plus de 3 000 satellites.
Ce que cela signifie pour la RDC et le continent
Pour un pays de plus de 2,3 millions de kilomètres carrés, où les infrastructures numériques terrestres restent inégales et incomplètes en dehors des principaux centres urbains, les satellites offrent une connexion directe dans des zones peu desservies. Ils permettent notamment de contourner les contraintes liées aux réseaux terrestres et aux points d'atterrissage côtiers.
En RDC, ces évolutions sont déjà visibles. Plusieurs projets d'infrastructures numériques ont été développés avec des partenaires étrangers. Huawei a ainsi participé à la mise en place de centres de données gouvernementaux, dans des projets financés en partie par des institutions chinoises. Ces infrastructures critiques sont construites avec des technologies et des financements extérieurs, dans un contexte où les capacités locales restent limitées.
À l'échelle du continent, l'architecture des infrastructures numériques comprend plusieurs couches. Les câbles à haute capacité sont de plus en plus financés ou opérés par de grandes entreprises technologiques, notamment américaines, aux côtés de consortiums internationaux. Les réseaux mobiles terrestres ont largement été déployés par des entreprises chinoises, tout en intégrant des équipements fournis par d'autres acteurs. Les constellations de satellites en orbite basse sont aujourd'hui dominées par des entreprises américaines, même si d'autres initiatives émergent.

Les gouvernements africains bénéficient d'une connectivité accrue, dans un cadre dominé par des acteurs extérieurs. Les États-Unis et la Chine investissent massivement dans ces infrastructures depuis plusieurs années ; les pays africains ont fait des choix pragmatiques, en fonction de ce qui était disponible et finançable.
Des limites concrètes freinent cette expansion. Le coût des terminaux Starlink et des abonnements mensuels reste difficilement accessible pour une grande partie des ménages africains. Par ailleurs, la fragmentation des cadres réglementaires entre pays complique les déploiements et limite les possibilités de coordination à l'échelle régionale dans les échanges avec les grands acteurs technologiques.
À retenir
L'Afrique reçoit des infrastructures numériques en forte expansion, dont une part importante est développée ou financée par des acteurs extérieurs. Le mouvement en cours est réel : 2Africa et Equiano augmentent fortement la capacité disponible, les constellations de satellites en orbite basse étendent la connectivité dans des zones peu desservies, et des acteurs africains comme Liquid Intelligent Technologies participent à la structuration de ces réseaux à l'échelle du continent. Ces évolutions améliorent concrètement les conditions d'accès pour des millions de personnes.
La propriété des infrastructures à haute capacité reste concentrée entre un nombre limité d'acteurs privés internationaux. Les questions tarifaires, d'accès et de gestion des données relèvent en grande partie de leurs politiques commerciales propres.



