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Afrique : pourquoi certains projets transforment une économie, et d’autres non ?

L’Éthiopie a financé le barrage de la Renaissance avec des ressources domestiques malgré d’importantes contraintes financières. Que révèle ce projet des choix stratégiques des États ambitieux ?

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Le barrage de la Renaissance en Éthiopie
Le barrage de la Renaissance en Éthiopie / Webuild

En 2011, l'Éthiopie lançait un projet dont le coût dépassait les capacités financières immédiatement disponibles du pays : le Grand Ethiopian Renaissance Dam (GERD), un barrage hydroélectrique construit sur le Nil Bleu et destiné à devenir la plus grande centrale hydroélectrique d'Afrique, avec une capacité installée de plus de 5 000 mégawatts. Son coût est estimé autour de 5 milliards de dollars, un montant considérable pour une économie qui faisait alors face à d'importantes contraintes budgétaires.

En décembre 2023, l'Éthiopie est entrée en défaut sur son eurobond de 1 milliard de dollars après avoir manqué un paiement d'intérêt de 33 millions de dollars. Fitch Ratings a alors abaissé la note souveraine du pays à "C", signalant un défaut imminent ou inévitable. Le pays poursuit depuis une restructuration de sa dette extérieure dans le cadre du Common Framework du G20, mécanisme mobilisé par Addis-Abeba dès 2021 pour renégocier une partie de ses obligations extérieures, en parallèle d'un programme soutenu par le FMI.

Ce barrage reste néanmoins un cas singulier sur ce qu'implique une ambition économique de grande ampleur. Un État qui mène une transformation profonde de son économie peut aussi accepter des paris financiers importants, mais calculés, sur des actifs stratégiques afin de préserver une marge de manœuvre nationale plus large.

Comment le barrage a été financé

Le barrage de la Renaissance n'a pas suivi le schéma classique des grands projets d'infrastructure africains, souvent soutenus par des financements internationaux ou des prêts concessionnels.

Barrage principal, Grand barrage de la Renaissance en Éthiopie
Barrage principal, Grand barrage de la Renaissance en Éthiopie / Webuild

En raison des tensions diplomatiques autour du Nil, le barrage a longtemps peiné à attirer des financements extérieurs. Les réticences de plusieurs institutions financières internationales et l'opposition de l'Égypte ont poussé l'Éthiopie à mobiliser des ressources domestiques. Le gouvernement a émis des obligations destinées aux particuliers et aux entreprises, en Éthiopie comme au sein de la diaspora, pour contribuer au financement du barrage. La Banque mondiale présente le financement du barrage éthiopien comme un exemple notable de mobilisation financière de la diaspora.

Financer un projet d'une telle envergure principalement avec des ressources internes comportait des risques réels. Les autorités éthiopiennes ont pourtant maintenu ce cap.

Au-delà de la production électrique, le GERD devait réduire les pénuries d’énergie, soutenir l’industrialisation, alimenter les zones économiques spéciales du pays et permettre des exportations vers les pays voisins. Le barrage répondait ainsi à une vision plus large du développement économique de l’Éthiopie.

Ce que cela dit des priorités de long terme

Cette centrale n’est pas un cas isolé dans la stratégie économique de l’Éthiopie.

Depuis plusieurs années, l'Éthiopie multiplie les investissements à vocation structurelle. Le nouvel aéroport international en construction à Bishoftu en est un exemple. Estimé à plusieurs milliards de dollars, le projet vise à augmenter fortement les capacités d'Ethiopian Airlines, déjà première compagnie aérienne du continent. Cette fois, le financement suit une logique plus classique de mobilisation de capitaux extérieurs, avec un rôle annoncé de la Banque africaine de développement dans la structuration du projet.

Le barrage de la Renaissance a mobilisé d’importantes ressources nationales dans un environnement diplomatique sensible. Le nouvel aéroport suit une logique plus classique de financement international. Le contraste est révélateur : plus un actif est jugé décisif pour les capacités productives ou la marge de décision d’un pays, plus un État ambitieux peut chercher à préserver une autonomie plus importante sur son financement et sa mise en œuvre.

Certains pays consacrent l’essentiel de leurs ressources à leur économie actuelle. D’autres investissent dans l'économie de l'avenir.

L’autonomie financière des projets stratégiques

En Afrique, qui finance les projets transformateurs ?

Le financement d’un projet influence aussi sa gouvernance. Les grands projets font souvent appel à des capitaux extérieurs, avec des exigences liées à leur viabilité et au partage des risques.

Le cas du projet du barrage Inga 3 en RDC

Le développement du barrage hydroéléctrique Inga 3 avance au rythme de discussions avec plusieurs acteurs internationaux, notamment la Banque mondiale et l'Afrique du Sud. Selon les scénarios étudiés, sa capacité pourrait dépasser 11 000 mégawatts. En 2025, la Banque mondiale a approuvé une première phase d'un programme destiné à renforcer les conditions institutionnelles et techniques du projet.

Le site hydroélectrique d’Inga, sur le fleuve Congo près de Matadi, à environ 350 km à l’ouest de Kinshasa, où le projet du barrage Inga 3 est envisagé.
Le site hydroélectrique d’Inga, sur le fleuve Congo près de Matadi, à environ 350 km à l’ouest de Kinshasa, où le projet du barrage Inga 3 est envisagé. / Jeuneafrique

Le Focus publié récemment dans Le Memo sur une banque de rang stratégique en RDC prolonge cette réflexion.

Ce que le cas éthiopien permet de comprendre

Les projets économiques de grande ampleur vont souvent de pair avec des engagements financiers importants. Pour y parvenir, un pays clairvoyant privilégie une plus grande autonomie dans leur financement et leur mise en œuvre.

Au-delà des exemples éthiopiens, les pays africains qui cherchent à développer en profondeur leur économie ont besoin d’instruments financiers compatibles avec leur autonomie à long terme.

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